Aujourd’hui j’ai choisi de ne pas rire aux blagues vaseuses de Greg à la machine à café. Ma collègue Anne : « Quelle rabat joie, tu n’as vraiment aucun humour. »
Non, je suis fatiguée de me forcer à rire de plaisanteries qui ne m’amusent pas. Peu m’importe d’être considérée comme une femme austère, une collègue froide et distante. Toutes ces blagues grivoises, sur les blondes, en dessous de la ceinture… même mes collègues femmes commencent à en faire, soi-disant pour se détendre, pour se faire bien voir des hommes, comme leurs égales dit Anne. “C’est de cette manière que l’on peut être prise au sérieux dans le milieu professionnel. Moi je ne veux pas avoir à présenter un décolleté plongeant pour qu’on m’écoute en réunion. Je veux croire que je n’ai pas été embauchée pour mes compétences de séductrice. Il faut utiliser les mêmes armes que les hommes : la provocation, l’audace. Les blagues sexistes en font partie.”
Moi aussi, je veux être crédible pour mes capacités intellectuelles et professionnelles, mais je ne suis pas sûre d’être d’accord avec Anne sur toute la ligne. Faut-il vraiment jouer à être un homme pour devenir une femme libre ?
Pour les blagues, l’argument de la DRH est que cela soude les équipes. Les blagues sexistes favoriseraient la productivité des entreprises ? Mais à quel prix pour les femmes ? Cela me met mal à l’aise maintenant, mes lèvres se crispent, mes muscles se tendent, je n’arrive plus à sourire. Je préfère prendre un café toute seule que d’avoir à subir ces remarques obliques. Ce badinage qui n’a rien d’anodin.
Ca n’a l’air de rien, mais cette crispation, je ne peux pas faire autrement que de la sentir dans mon ventre. Je ne me fais pas d’idées. D’ailleurs, mon chef, Greg, me pose de plus en plus de questions sur ma vie privée, ça en devient gênant. Quand je suis arrivée, je prenais sa curiosité pour de la sollicitude ; aujourd’hui, je me surprends à ne pas avoir à rester seule avec lui. Pourtant Greg est un gentil chef. Il me donne les dossiers les plus intéressants, les clients les plus agréables, les contrats les plus stimulants. Il est gentil, prévenant, il est arrangeant pour mes retards occasionnels, il me favorise par rapport à mes collègues.
Mais depuis quelque temps, il commence à me demander des petites faveurs en échange de son indulgence : il me suggère de défaire un bouton à ma chemise, de mettre des jupes le plus souvent possible, d accepter sa main sur mon épaule - je lui dois bien ça… Il enrobe ces demandes par des compliments, des gentillesses à n’en pas finir. C’est difficile de refuser. Et puis Greg est mon chef, j’ai peur de lui déplaire, de me faire virer… Mais je sens comme piège qui se resserre autour de moi. Jusqu’où dois-je subir ça sans rien dire ?
